A L'OMBRE DE TAHA HUSSEIN

UN CITOYEN QUI S'INTERESSE A LA MARCHE DU SIECLE

mardi 21 septembre 2010

Y-A-T-IL UN SALUT APRES LE PURGATOIRE?


  

Par un bel après-midi de ce dernier mois de RAMADAN, alors que les journées étaient longues et caniculaires, m'étant trouvé à flâner dans les "beaux boulevards" nouvellement restaurés de Casablanca, je me suis trouvé tout naturellement devant une modeste - mais non moins aguichante - librairie que j'ai pris l'habitude de fréquenter, depuis que sa propriétaire, Mme Masnaoui, - après un travail d'orfèvre - a su la mettre au goût du jour.

     

Et c'est tant mieux pour un certain nombre de lecteurs casablancais, qui se sont sentis orphelins depuis que Mme Belarbi avait quitté cet autre lieu privilégié de la "lecture" à Casablanca que fut Le Carrefour du Livre...



En tout cas, comme à chaque fois, je me sens "transporté" au milieu de tant de beaux livres, tant de titres évocateurs, pour beaucoup d'entre-eux des succès de librairie en France... Alors je me laisse guider par mon instinct... Trois titres ont alors attiré mon attention. Après coup, je m'étais rendu compte que, alors que tout séparait les oeuvres sur lesquelles mon choix s'était déterminé de prime abord, c'était comme si une voix intérieure avait guidé mes mains! Et j'ai choisi:

- Fouad LAROUI, avec "Une année chez les Français"(Ed.Julliard, 2010)



- Jérôme et Jean THARAUD, avec "Fez, ou les bourgeois de l'Islam" (Ed. Marsam, 2002).



- Douglas KENNEDY, avec "Au-delà des Pyramides" (Ed. Belfond,2010).


La lecture de ces oeuvres, allait me révéler plus tard (pure coïncidence) que les trois auteurs (que tout sépare) centraient leur récit sur des milieux "arabo-musulmans"... Quelle veine!!!

Qu'apprend-on donc sur la culture arabo-musulmane de la part d'auteurs aussi différents les uns des autres, et parlant de pays si éloignés (Maroc/Egypte)? A vrai dire rien de fondamentalement faux! sauf cette tendance chez certains, en appuyant assez fort sur les traits caractéristiques de notre personnalité, de notre milieu culturel, transforment insidieusement leur oeuvre en récit satirique, et donc un tantinet moqueur!
Découvrons ensemble ces oeuvres... et voici un petit résumé, soutenu par des extraits (pris dans les livres cités plus-haut):

- Fouad LAROUI: "Une Année chez les Français" (nominé pour le Prix Goncourt 2010). sur la notice au dos du livre, on peut lire: "[...] Fouad Laroui raconte le choc culturel que représente pour un petit Marocain, la découverte du mode de vie des Français..."


Le petit Marocain en question s'appelle Mehdi KHATIB, il est âgé de 11 ans, originaire de Beni-Mellal, et envoyé (sur recommandation du Directeur de l'école de la Mission Française de cette ville, d'où le petit Mehdi a montré de très bonnes dispositions pour la langue française) au Lycée Lyautey de Casablanca. Il est inscrit en 6ème en tant qu'interne dans l'établissement. Originaire d'une famille modeste, il est marqué - pour ne pas dire momifié! - par certains aspects des traditions archaïques de son milieu (dont celle par exemple d'offrir des volailles au directeur du Lycée en guise de reconnaissance au moment de l'inscription, est proprement hilarante!)





Mais le petit Mehdi sera confronté, tout le long du livre, à des circonstances, à des personnages, à des situations totalement déstabilisantes pour un petit garçon (11 ans à peine!) gavé de préjugés, (il vient de la campagne),sur le mode de vie français, et cela malgré toutes les bonnes dispositions (qu'il semble parfois réprimer pour échapper à l'hostilité ambiante de ses camarades de classe) à l'égard de la culture - littéraire - française... Voici quelques extraits, non sans avoir signalé auparavant que Mehdi va être régulièrement invité à passer les week-ends chez les Berger dont le fils Denis est le seul ami de classe, et dont on ressent insidieusement - mais sans plus de détails - la perte tragique du petit frère de Denis- (un garçon de même âge que Mehdi ).
Lundi matin tôt, pendant le petit déjeuner, c'est le miracle. Mme Berger sourit à Mehdi (il écarquille les yeux de stupéfaction), lui caresse les cheveux comme la veille au soir, quand elle croyait qu'il dormait. Puis elle lui apporte du chocolat chaud et des
croissants. Elle lui parle, lui pose des questions auxquelles il répond d'une voix inaudible - il a peur de voir le miracle se briser sur ses mots de petit envahisseur. Puis, se baissant, elle lui lace les souliers.
Elle -lui - lace - les - souliers.
Le parfum de la belle Française monte vers lui et l'enveloppe, le faisant chavirer, lui faisant tout oublier.(p.199)
[...]
On ne pouvait se soustraire à l'harmonie de l'ensemble, à ses vagues vives qui vous emportaient sans cesse vers d'autres vagues qui prenaient le relais... A la demande de Denis, on réécouta la Petite musique de nuit. C'était encore plus féerique que la première fois. M. Berger était sorti dans le jardin pour fumer un cigare. Mme Berger remarqua l'espèce de ravissement qui avait saisi Mehdi. elle lui demanda:
- Tu as l'air d'apprécier Mozart.. Tu aimes cette musique?
- Oui, Madame.
- Vraiment, tu aimes bien?
- Oui.
Elle a pris un air soupçonneux.
- Vraiment? tu ne dis pas ça juste pour me faire plaisir?
- Non.
- Mais qu'est-ce que tu y trouves?
Il ne répondit rien. aucun mot ne se présentait pour décrire ce qu'il venait d'éprouver. Elle se tourna vers Denis.
- Et toi mon chou?
- C'est très beau, maman.
Elle lui sourit et, se penchant, l'embrassa sur le bout de nez. Entre-temps M. Berger était rentré, suivi par une forte odeur de tabac. Il se mêla à la conversation.
- Distribution générale de bisous? Et moi? et Mehdi?
- Encore faut-il le mériter, répliqua malicieusement Mme Berger.
- Et comment?
- Et bien, parle-moi de Mozart, par exemple. et de façon convaincante.
[...]
- Et notre petit Mehdi? Sa bise?
- Qu'il nous parle de musique, d'abord.
M. Berger regarda Mehdi, l'air comiquement désolé, comme s'il voulait dire: "j'ai fait ce que j'ai pu". Volant à son secours, Mehdi s'éclaircit la voix et récita quatre vers que M. Bernard lui avait appris:

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

M. Berger éclata de rire pendant que sa femme réprimait un sourire. Denis dit calmement:
- Il est comme ça Khatib. Il raconte des trucs, on se demande d'où il les sort.
- On sait bien d'où ça sort, répliqua sa mère, c'est la première strophe d'"Art poétique" de Verlaine. La question que je me pose est: comment un enfant de dix, onze ans est-il capable de réciter du Verlaine? Ce n'est pas au programme de la sixième, je suppose, ou alors les temps ont vraiment changé.
Denis continua:
- Même en classe, il sort des trucs bizarres. (Sans transition.) Il est le premier en français...
Mme Berger, toujours pas revenue de son étonnement parnassien, interrompit Denis.
- Comment ça? Tu veux dire qu'il est le premier des Marocains?
- Non, c'est lui qui a les meilleures notes. De tous.
Elle fronça les sourcils.
- Mais alors, vous ne faites pas beaucoup d'efforts, toi, et la fille des Kirchhoff, et le fils Fetter et les autres, Loviconi et la petite Bernadette...
- Non maman, on fait tout ce qu'on peut, il est plus fort que nous.
Elle secoua la tête et fit la grimace pendant que M. Berger la regardait, l'air faussement scandalisé.
- Mais enfin, Ginette, pourquoi un petit Marocain ne pourrait-il pas être le premier de la classe? Tu n'es quand même pas raciste?
Mme Berger répliqua vivement:
- Ah, je t'en prie! On ne dit pas des mots pareils, même pour plaisanter. Tu oublies mon oncle mort en déportation...
M. Berger tendit le bras et caressa la main de sa femme, en signe d'apaisement. Elle ne semblait pas vouloir se calmer.
- Et d'abord, ne m'appelle pas Ginette quand il y a des étrangers.
M. Berger jeta un coup d'oeil sur Mehdi, qui était en voie de disparition.
- Lui? Mais c'est un enfant!
- Peut-être, mais on n'est pas en famille. Tu ne m'appelles pas Ginette . (p 224)
[...]
- Qu'est-ce que je te sers à boire, Mehdi? Il y a du jus d'orange, du lait ou tout simplement de l'eau minérale.
Elle ajoute moqueuse:
- Il y a aussi du Viandox dilué, c'est bon pour la santé mais je suppose que tu n'aimes pas ça?
Viandox? Qu'est-ce que c'est que ça? Mehdi n'a jamais entendu ce nom mais...bien sûr qu'il aime ça! Pour qui le prend-on? Pour un ignorant, un timide? Un blédard?
-Viandox, s'il vous plaît, murmure-t-il.
La mère de Denis marque un temps d'arrêt, ses yeux étonnés scrutent le visage du petit Marocain puis elle sourit et verse un liquide rouge dans un verre qu'elle lui tend. Denis et son père regardent avec curiosité le petit interne qui porte le verre à ses lèvres. Il les a à peine humectées qu'il sait que c'est le plus infect breuvage qu'il ait jamais ingurgité, pire que la piquette de Madini, pire que tout. Mais que peut-il faire? La France l'observe. Sera-t-il à la hauteur? Il vide son verre doucement en essayant de noyer l'horrible liquide dans une salive qu'il essaie de produire en quantité - mais ses glandes, indignées refusent toute coopération. Tout cela lui fait l'effet d'une punition! D'une punition imméritée. Ou peut-être l'a-t-il méritée? Il n'avait qu'à ne pas mentir!
Mehdi le petit imposteur. (p.233)
Qu'apprend-on dans ces dialogues? Je reconnais que l'auteur a beaucoup de talent - et d'imagination! - (pour l'avoir lu souvent). L'ironie qui transparaît de ces textes peut se résumer en deux mots: complexe d'infériorité et gêne non dissimulé du jeune Marocain - quelques performances avérées qu'il puisse manifester dans ses études - face au prestige, à l'aisance et le charme dédaigneux pour ne pas dire la condescendance que manifeste les Berger (imbus de préjugés à l'égard des Marocains).
Que veut insinuer l'auteur dans ce paragraphe révélateur des différences culturelles indéniables? Que le Marocain est vite complexé quand il est en milieu européen?
Est-ce parce que ce milieu l'exaspère par sa richesse?
Est-ce parce qu'il "expose" son exubérante modernité sans vergogne?
Est-ce parce que "l'individu européen" qui vit sa vie en toute liberté, sans scrupules à l'égard de la religion, est capable aussi de pondération dans tous ses comportements, en dépit d'un sens de "la critique" très développé (qui ne l'empêche pas de soutenir amplement l'émancipation de la femme)?

Tout cela est vrai en partie. Mais il y a plus : en général, la culture arabe s'accommode mal de certaines libertés d'expressions ou d'opinions (en famille comme en société) ; que le rôle des traditions et de certains préceptes religieux notamment, impriment encore leurs influences dans nos comportements quotidiens, quel que soit notre rang social ; et qu'un décalage impressionnant sépare nos deux cultures quand il s'agit d'adhérer à la modernité foncièrement, sans lésiner sur les sacrifices ou les audaces que cela peut nous demander! Nous, peuple conservateur par excellence!

La question que je me pose alors est : qui nous empêche d'accéder à cette image d'Epinal de l'Européen émancipé, sûr de lui et de ses acquis?

Très certainement nos traditions un peu folkloriques, parce qu'ils ont résisté à l'usure du temps  !  

Autrement dit, en quoi nos traditions, imprégnées d'influence religieuse, constituent-elles pour nous une contrainte, voire un écran infranchissable vers la modernité ?

Encore une fois, ce n'est pas tant le confort à peine "évoqué", dans lequel baigne cette famille européenne qui est visé, ni "la nonchalance romantique" teintée d'humour au second degré qui caractérisent les relations du couple en question, mais plutôt ce sentiment de "liberté" qui se dégage de leur comportement (ces européens et l'insolente "dérision" qu'ils dégagent!), toujours à l'aise dans leur posture de libres penseurs...sans complexe! Debout sur un socle culturel large et diversifié!...Voilà, c'est dit: c'est ce socle culturel qui fait toute la différence...

Voyons maintenant ce que nous disent les frères THARAUD, dans "Fès, ou les bourgeois de l'Islam". On peut lire sur la notations au dos du livre ceci: "cet ouvrage est une étude de moeurs sur Fès. Les auteurs furent considérablement aidés dans leur tâche, par plusieurs contributeurs non marocains, bien renseignés."

Que puis-je dire sur ce livre, sinon qu'il m'a paru de prime abord très pertinent par ses descriptions minutieuses de la société à Fès du début du siècle dernier. Et puis au fur et à mesure de la lecture, une insolence inouïe apparaît dans la description des personnages et des mentalités, aggravée par un mépris inqualifiable à l'égard de la "culture de l'Islam" (stigmatisée par les auteurs) en général et de la société "Fassie " en particulier..

 


Lisons ensemble quelques extraits, et souvenons-nous que ce sont de fieffés "colonialistes" dans l'âme.
Depuis des siècles les Sultans ont l'habitude de choisir leurs fonctionnaires chez les Fassi. A un moment donné, chacune des vingt mille familles qui constituent la bourgeoisie de Fez, a possédé le mot, la Kelma, et naturellement elle en a profité, comme on sait le faire au Maroc, où jamais la concussion n'a déconsidéré personne. Un fonctionnaire qui, par quelques hasards ou une insigne maladresse, n'est pas arrivé à l'opulence, est regardé là-bas comme un sot. De respectables et très dignes bourgeois, pour se donner de l'importance, se vantent couramment d'avoir reçu des pots-de-vin plus considérables encore que ceux qu'ils ont touchés dans la réalité. On pense même, à Fez, qu'une ville dont les fonctionnaires ne seraient pas corruptibles irait nécessairement à la ruine: plus de concussion, partant plus de grosses fortunes, par conséquent plus d'affaires, et chacun s'empresserait de fuir une ville appauvrie, désormais sans attrait. Devenir vizir, pacha, cadi, commissaire aux douanes, prévôt des marchands, que sais-je? Voilà le rêve qui a toujours hanté ces gens d'une imagination très ardente et très pauvre. Le commerce n'a jamais été pour eux qu'un moyen de faire fructifier l'argent gagné ou volé, comme on voudra, dans les fonctions publiques, et qui a le prestige du trésor fabuleux qu'on découvre, un jour, par hasard. A Fez, on ne nous pardonne pas d'être venu jeter le trouble dans un vieil ordre de choses, ou plutôt un vieux désordre, dont on tirait tant d'avantages. On nous en veut d'avoir, je ne dis pas aboli, mais rendu plus malaisé un vieux moyen de s'enrichir, si commode, si traditionnel, si bien passé dans les mœurs que ceux-là mêmes qui avaient à en souffrir, n'en faisaient pas grief à ceux qui en tiraient profit, avec l'espoir secret qu'ils pourraient peut-être, un jour, en bénéficier eux-mêmes.
Bien que ces Fassi soient les premiers à trouver de grands avantages dans les facilités nouvelles que nous apportons au trafic, ils n'en conviendront jamais. "Rien de tout cela, disent ils, ne nous était indispensable. Avant que vous fussiez ici, nous faisions nos affaires aussi bien, sinon mieux. Nous n'avions pas d'autos, mais nous avions nos chameaux, nos mulets et nos ânes; tout se faisait plus lentement et d'une façon plus précaire, mais nous nous arrangions de toutes ces lenteurs et de ces incertitudes...
[...]
Cela n'empêche pas qu'ils demandent sans cesse que l'on s'occupe d'eux. Ils se plaignent, réclament, exigent, ils trouvent que jamais nous n'en faisons assez. Cédons-nous à leurs demandes si souvent exprimés dans le particulier, ils nous font grief, en public, de nous mêler de leurs affaires. Le même homme qui, lorsqu'il cause seul à seul avec vous, est toute politesse, consentement, acceptation; qui a l'air de comprendre et qui comprend, en effet, l'intérêt de telle mesure que nous nous disposons à prendre, ce même homme est tout autre, quand il se retrouve, comme ce soir, parmi ses coreligionnaires, alors, il n'a plus qu'un souci: donner la plus haute idée possible de son bon esprit religieux, ne pas sembler moins bon Musulman que son voisin. Or, accepter publiquement l'idée d'un étranger risque de compromettre cette réputation de piété, à laquelle on est si fort attaché. Aussi, lorsqu'on les connaît bien, n'est-on pas étonné de voir les mêmes gens critiquer avec âpreté, à cette heure de la médisance, ce qu'ils nous demandaient, souvent non sans sincérité, quand ils étaient seuls avec nous. (p 34-35)
[...]
Orgueilleux, fanatiques, corrompus, corrupteurs, étroits d'esprit, jaloux les uns des autres, toujours prompts à la critique et peu enclins à reconnaître les services qu'on a pu leur rendre, tels apparaissent les Fassi dans ces soirées de médisance. Mais il y a chez eux quelque chose qui cache ou estompe ces défauts, une qualité qui poussée au point où on la voit à Fez, devient vraiment une vertu: cette vertu, c'est la politesse. ( p 37).
[...]
A Fez, je me suis dit souvent que religion et politesse sont des obligations de la même nature, imposées à une société qui demeure, dans son fond, sans grande délicatesse intérieure. Sur des gens à la nuque dure, comme on dit dans la Bible, l'Islam a usé des procédés des tyrannies orientales. Il a réussi en cela qu'il est parvenu à imposer certaines habitudes de vie, mais est-il allé plus loin? Hors de cette conception, qui est forte, que tout arrive expressément par la volonté divine, il ne semble pas que l'Islam ait développé chez les Fassi un vrai sentiment religieux. Son triomphe, qui est absolu dans l'ordre de la pratique et des rites, n'a eu sur les esprit qu'un effet assoupissant.[...] Lorsque cinq fois par jour, on a affirmé que Dieu est Dieu et Mahomet son prophète, on se tient quitte à l'égard de la divinité, et c'est à Dieu à son tour de faire ce qu'Il vous doit: veiller sur vous et vos enfants, et faire prospérer vos affaires. Plus on met de ponctualité dans les exercices, dévots, moins on éprouve le besoin d'y apporter rien d'autre. Et cela s'accorde fort bien avec cette intelligence orientale qui s'arrête aux surfaces, discute sur les mots, joue avec les formules sans saisir les choses elles-mêmes, et s'endort dans la persuasion de posséder la vérité. Sous cet apparat religieux, qui donne tellement de dignité à la vie extérieure, on découvre avec regret des sentiments qui font un étonnant contraste avec des dehors si brillants et parfois même trop fleuris. Le Coran n'a point séparé la religion et la morale, mais le Fassi, lui, les sépare. L'important n'est pas de bien vivre
mais que la face soit sauvée. Le grand crime n'est pas le péché, le crime est de scandaliser. On n'est aucunement gêné de mêler Dieu à ses actions les plus basses, à ses plus mauvais trafics.
[...]
Malhonnête, cupide, luxurieux, à la connaissance de tous, si vous êtes dévot, vous serez toujours entouré de la considération des voisins et de la ville entière, en dépit du proverbe qui essaie, mais en vain, de rétablir la vérité des choses: "Ne juge pas un homme à ses prières mais à son coeur". "(p 61-62).
Ce sont là quelques passages (ils sont nombreux, dans le livre, avec plus ou moins de verve ou de cruauté verbale, selon les cas...) qui en disent long sur le jugement calomnieux par certains aspects, mais pertinents par d'autres, de deux auteurs frères, arrivés au Maroc dans les "bagages" du protectorat français, et qui sont le symbole on ne peut plus arrogant et méprisable de la présence française au Maroc. (Le livre est paru en 1920).

Mais je me pose cette question : pourquoi, malgré l'ironie du style et l'exagération (poussé à l'insulte parfois) dans la description des mœurs de cette société du début du siècle dernier, les auteurs ont réussi à nous confondre avec nous-mêmes, en nous faisant reconnaître par nous-mêmes quelques uns de nos défauts (les plus visibles par un observateur averti) grossièrement dépeints certes, mais néanmoins authentiques!? Sont-ils si lucides et clairvoyants dans leurs analyses, ou sommes-nous si peu éveillés et responsables de nos actes dans notre vécu quotidien? Où est l'erreur : d'avoir été décrits comme nous sommes (en forçant les traits, certes) par "l'étranger", ou de s'être endormis pendant un siècle sans sursaut "réparateur"... Livrant nos systèmes de "valeurs" contradictoires et archaïques aux observateurs médusés? ...

- Et maintenant, Douglas KENNEDY: "Au-delà des Pyramides" (Éditions Belfond). Voici ce que l'on peut lire sur la notice au dos du livre: "Douglas Kennedy au pays des pharaons, ou comment un jeune écrivain encore inconnu débarque à Alexandrie il y a plus de vingt ans, quelques livres sterling et cinq carnets de voyage en poche, bien décidé à éviter les pyramides, la croisière sur le Nil et autres classiques du voyage en Orient."(Donc voici un récit qui date de plus de 20 ans, mais dont l'histoire décrite n'a pas bougé d'un iota par rapport à la situation d'aujourd'hui ! Ou si peu...)



Ce qui me paraît judicieux de vous dire d'entrée de jeu sur cet écrivain américain (marqué par un long séjour en Irlande) c'est qu'il est vraiment sympathique par cette sorte d'implication compassionnelle qu'il s'est forcé de nous faire sentir tout le long de ce récit - sans concession - consacré à une Egypte qui nous est chère, et que nous découvrons sous un autre jour ... comme s'il lui importait - à titre personnel - que cette Egypte (dont on devine les bons sentiments qu'elle lui inspire) puisse sortir un jour de l'ornière où elle semble être condamnée à vivre...

Que dire d'autre? C'est un récit extrêmement fouillé, pointilleux sur certains détails (l'extrême pauvreté de la population) très documenté (sur les différents ordres religieux en présence en Egypte) et par moment audacieux par sa description juste des contrastes de situations (Orient/Occident) et les contradictions criardes qu'il décèle dans une société vivant dans le dénuement le plus total, abusée par un pouvoir pléthorique et peu productif, mais malgré tout vivant d'espoir... Inch Allah!

Voici, pour souligner la générosité des sentiments de cet auteur pour "son Egypte favori" (qui m'a beaucoup touché par sa sincérité, et que je découvre avec plaisir) deux extraits du livre qui sont assez parlants, et par conséquent ne souffrant aucun commentaire.


L'Egypte, un pays inventé pour les cartes postales: les pyramides de Gizeh se découpant sur la lumière rosée de l'aube, une felouque dérivant sur les eaux sombres du Caire, un lever de soleil dans la Vallée des Rois.
L'Egypte, une contrée qui se prête placidement au vocabulaire ampoulé des guides touristiques: "La rencontre de l'eau et du désert aux pieds des ruines d'une civilisation disparue!", "la terre des Pharaons!".

Entais-je en train de voguer vers un parc à thème archéologique écrasé de soleil et de mythologie? Depuis la moitié du XIX siècle , certes, l'Egypte a toujours attiré des voyageurs fascinés par l'archaïque et l'exotique. Dans l'imaginaire occidental, elle est restée un pays "à part" - "Le berceau de l'histoire et de la culture humaines", ne craint pas de certifier l'un des guides mentionnés plus haut -, regorgeant de vestiges laissés par l'une des toutes premières civilisations à avoir pensé grand. Ainsi, tout voyage en Egypte devient l'exploration d'un univers épique que l'on s'est soi-même forgé. Là, on peut se sentir tout petit devant ce que le passé pharaonique a de monumental, flotter doucement sur le fleuve éternel et méditer à satiété sur les caprices du temps.
L'Egypte: promesse de ruminations métaphysiques à quinze dollars la journée, prétexte à un peu d'introspection érudite à l'ombre du Sphinx...
Mais que dire de l'Etat moderne qui se tapit derrière ce foisonnement de mythes? alors qu'on ne compte plus les chroniques de voyage consacrées à l'Egypte immortelle, rares sont les écrivains à avoir tenté une traversée de ses réalités contemporaines. Et plus j'ai cherché dans une sélection d'ouvrages sortis de l'immense bibliothèque consacrée à l'Egypte, plus je me suis rendu compte que ce pays était victime d'une classification bibliographique trop facile. L’égyptologue vous narre la construction de la pyramide de Saqqata pierre par pierre. L'historien, le journaliste ou le politologue vous présentent les multiples facettes de la crise de Suez, les balbutiements du socialisme à la Nasser, l'attraction fatale de l'économie de marché sur le président Sadate. Quant aux livres de voyage, ils sont avant tout une collection de croquis pittoresques ayant pour thèmes la vie urbaine trépidante du Caire, le calme des villages sur les rives du Nil et, bien entendu, la révolution bouleversante à l'arrivée devant le grand temple de Karnak.
Même si j'ai trouvé nombre de ces récits de voyage des plus agréables, ils m'ont tous paru empreints d'une sensibilité passéiste, "fin de siècle", comme s'ils revenaient instinctivement à l'époque où "le voyage en Egypte" était l'apanage de vieilles filles intrépides en jupes de tweed, de missionnaires épiscopaliens et d'aristocrates en quête d'un hiver chaud et sec pour leurs poumons tuberculeux. Même des auteurs tout à fait contemporains tombent dans ce piège, dès qu'il est question de l'Egypte. toutes ces images d'une aube de l'humanité fantasmée - les fellah'in au travail dans les champs étant l'un de leurs archétypes - semblent inévitablement provoquer soit une attaque de lyrisme en technicolor, soit les ronchonnements paternalistes à constater comment l'Egypte moderne efface peu à peu, mais inexorablement, celle de nos rêves.
A ma première visite en 1981, pourtant, c'est justement ce désaccord entre le moderne et le légendaire qui m'avait le plus captivé. Bien que mon séjour se fût limité à une quinzaine de jours au Caire, j'en étais reparti confondu par les complexités et les contradictions d'une société qui m'avait semblé chercher une délicate synthèse entre une multitude d'identités. et c'est pourquoi, dans les années qui ont suivi cet avant-goût de vie égyptienne, je suis devenu un observateur compulsif de l'Egypte, je me suis mis à suivre son actualité avec l'avidité d'un supporter de foot qui veut tout savoir sur son club favori. Comme il fallait s'y attendre, l'essentiel des informations en provenance de ce pays offraient des perspectives peu encourageantes quant à son présent et son avenir. Il était question d'aggravation de la crise économique, de démographie galopante et une montée inexorable du fondamentalisme musulman. Sadate venait d'être assassiné et son successeur, Hosni Moubarak, avait hérité d'une nation qui, selon l'opinion générale, se dirigeait droit vers la catastrophe. De quelle impasse parlait-on, exactement? Comment l'Egypte depuis longtemps considérée comme le plus progressiste et le plus laïque des états arabes, avait-elle pu se retrouver dans un tel cul-de-sac? et plus important encore: quels étaient les traits essentiels de la société depuis la révolution de 1952? ( p 19-21).
[...]
L'islam, un style de vie et une réponse à toutes les interrogations... après avoir tâté du socialisme sans succès, avoir goûté à l'économie de marché sans l'adopter, l'Egypte n'avait-elle donc plus que cette seule possibilité devant elle, "une société authentiquement islamique"? Pour nombre d’Égyptiens, la menace était bien réelle et pesait sur le pays comme un vautour prêt à fondre sur sa proie. Assiout donnait un aperçu de ce qu'une Egypte islamisée à outrance pourrait être, et ce n'était pas une perspective que j’avais trouvée rassurante, mais même dans ce bastion du rigorisme musulman le sécularisme décontracté de la vie égyptienne continuait à se frayer un passage. Ecouter la bibliothécaire du centre d'études islamiques s'extasier sur les frasques du roi Farouk et de ses proches avait été pour moi une manière inattendue, mais convaincante, de me confirmer dans l'idée que cette nation n'était pas prête à se ranger sous la houlette sévère d'un état théocratique.
Et plus tard? Est-ce que les Égyptiens finiraient par se convaincre que la "pureté de la foi" était la réponse simpliste à tous les choix difficiles qu'ils avaient devant eux? Après la bibliothèque, M. Christopher m'a emmené au jardin d'enfants que le centre culturel abritait au sous-sol, et c'est là que j'ai été témoin d'une scène qui symbolisait à mes yeux les enjeux et les incertitudes de l'avenir.
A notre entrée, ces enfants de cinq ans ont reçu l'ordre de se lever et de réciter pour nous la leçon qu'ils avaient apprise ce jour-là. Ils ont obtempéré, le faisant d'un ton cadencé et l'accompagnant de gestes que je n'ai pas compris sur-le-champ, levant un index vers le plafond avant de l'abaisser en direction du sol. Lorsque M. Christopher m'a traduit ce qu'ils avaient dit, sa voix était hésitante, empreinte d'un gêne palpable:
- Les enfants ont récité : " Nous sommes musulmans. Nous sommes la seule foi juste. Quand nous mourrons nous irons au paradis, là-haut, et tous les autres iront en enfer, en bas!"
Il s'est tu, détournant le regard.
- Qui est-ce, "tous les autres"? ai-je voulu savoir.
-Ah... - Il a tenté de sourire. - C'est sujet à interprétation.
- Mais vous disiez que les musulmans respectent toutes les religions?
- Bien sûr, bien sûr! Mais les fidèles de chaque religion pensent qu'ils seront les seuls à monter au paradis, n'est-ce pas? ( p.238-239).
Malheureusement cette assertion (venant du guide égyptien accompagnant l'auteur dans cette école) me paraît très simpliste! S'il n'y avait que cette logique apparemment innocente - pour définir les rapports entre les religions monothéistes, rien ne pourrait la contredire... Mais il y a plus!  Derrière les mots du guide, il y a la sournoise accusation de la mouvance islamiste contre l'Occident arrogant...   Qu'entendons nous quasi quotidiennement par les différents média que nous captons? La même litanie, dite dans différentes langues,  par différents commentateurs et dans différentes formules : un acharnement éhonté sur l'Islam, sur sa culture et ses adeptes, désignés au mieux comme  les instigateurs du "malaise" pour ne pas dire du "chaos" qui s'est emparé de la planète! Et au pire comme un conglomérat d'indigents!...

Et qui est responsable de la propagation de cette image rétrograde sur l'Islam?

Les mouvements islamistes radicaux qui essaiment un peu partout sur la scène moyen-orientale!

Et qu'observons-nous derrière ces écrans de fumée? La radicalisation des positions des deux camps (en conflit ouvert?) L'Occident, dominateur, arrogant et subitement sourd à la tolérance inscrite pourtant dans ses mœurs et ses traditions les plus reconnues, et l'Orient vindicatif, vociférant, accusateur, et replié sur lui-même parce que peu enclin à la cohabitation avec la modernité...

"Nous avons notre religion et vous avez la vôtre!"...
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Est-ce vraiment de religion dont il s'agit au fond, ou de quelque chose d'inavouable : une maladie incurable des "autorités" qui nous gouvernent : le rejet de la Démocratie, le déni du Droit, et le maintien des " masses " dans l'ignorance? ( Et cela est  ressenti comme une tare qui nous pèse, et nous empêche de voir la réalité en face ). L'Islam n'a rien à voir avec "notre" archaïsme mental ni "notre" sous-développement...C'est le déni des droits fondamentaux des individus, leur maintien dans le dénuement matériel et culturel permanent, sous des régimes despotes et illégitimes qui rend les citoyens amorphes et sans défense devant l'écrasante injustice dont ils sont victimes ...à vie, sans espoir de changement !

Mais revenons à mes réflexions sur mes lectures désignées plus-haut.

Qu'ai-je tiré comme enseignements de ces lectures pourtant bien différentes, d'un livre à l'autre? Que le regard de l'écrivain sur le monde arabo-musulman rejoint par moment les commentateurs des média évoqués plus-haut: soit il est marqué par l'outrance verbale facile, soit par la virulence du trait poussée à la caricature (c'est le rôle de la littérature me direz-vous!) ou par une "trivialité bon enfant", toutes attitudes qui traduisent quand-même une perception par moment excessive et  par moment recourant à des clichés... (Que voulez-vous, le monde arabo-musulman traîne derrière lui des stigmates qui lui collent à la peau!).
Même si, souvent, ces regards projetés sur notre société, sont empreints d'un certain réalisme sur notre culture, en ayant par ailleurs comme arrière fond commun des préjugés têtus, et, à la longue, lassants!
Je parle hélas de cette posture (qui se veut franche) de l’écrivain, quelle que soit sa nationalité, dés lors qu'il s'avise de décrire "un milieu" arabo-musulman!


Bien évidemment, il s'agit de littérature!...Et cette littérature a le malin "défaut" de nous emprisonner dans une posture d'aliénés! Nous, les Arabo-musulmans, malgré notre prestigieux background!

Alors, que pouvons-nous pour faire effacer ces "images" (qui nous collent à la peau) dans les yeux des autres?
Avons-nous des ressources à déployer que nous ne savons pas mettre en valeur?
Produisons-nous des "œuvres" (autres que littéraires) qui soutiennent la comparaison (la confrontation?) avec celles de l'Occident, mais que celui-ci nous dénie?
Peut-être sommes-nous les éternelles victimes innocentes d'une sourde machination (complot?) ourdie par l'Occident contre notre pitoyable et néanmoins "enviable" (pour qui?) condition de vie?
A moins que "nous" soyons trop fiers de notre sort, et que nous nous résignons à "regarder passer le train"... comme des vaches dans une prairie!!! Mais jusqu'à quand?

C'est pourquoi je sens cette interrogation me monter des tripes: y-a-t-il un Salut après le Purgatoire?

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